La centralité de la lutte contre lâislamophobie ne fait pas de doute dans nos orientations politiques. Si cependant nous pouvons à raison nous vanter dâêtre la seule organisation politique à porter le retrait de la loi de 2004, nos mots dâordre recouvrent mal un flottement quâil nous faut affronter pour pouvoir lutter réellement et ne plus nous payer de mots.
La lutte contre lâislamophobie se présente pour nous comme une évidence, mais cette évidence est grevée dâune conscience malheureuse (athée). Comment se positionne-t-on par rapport à la religion quand on lutte contre lâislamophobieâ¯? Est-on bien sûr de ne pas soutenir telle ou telle interprétation de lâislam quand nous nous engageonsâ¯?
Matérialisme et religion, comment éviter la contradiction�
Notre position actuelle est fondée sur lâévitement, voire le déni. Nous avons appris à affirmer la liberté des musulman·es mais en aucun cas pour respecter leur islam. Ce qui nous rassérène avec le hijab, câest quâil serait sexiste de critiquer une tenueâ¯; de même que ce qui nous rassérène avec la lutte contre les fermetures arbitraires des mosquées, câest quâil serait inégalitaire de ne préserver que le patrimoine chrétien. Nous excellons à transcrire dans notre grammaire la lutte contre lâislamophobie mais nous faisons abstraction de sa finalité pour les concerné·es â adorer Allah sans entraves
Partant dâun point de vue athée, nous examinons la religion comme un phénomène historique, et non pas en propre comme une religion. Elle a bien une dimension manifeste et une fonction historique et matérielle mais elle prétend à plus. Le spirituel nâest pas réductible à ce qui est seulement intellectuel ou idéelâ¯: on peut bien affirmer quâil nâexiste pas ou, dans une version issue dâun marxisme vulgaire, quâil est de lâordre de la projection imaginaire, il existe toujours autant pour celle ou celui qui le reconnaît.
Que faut-il en déduireâ¯? De deux choses lâuneâ¯: la finalité de la religion nâest pas strictement historique ou politique. Elle prétend à ce domaine «â¯nuageuxâ¯Â» de la spiritualité, pour reprendre lâexpression de Marx, aussi nier un fait spirituel pour le ramener à un effet historique, câest en réalité nier la spécificité de la religion, et dès lors, la religion elle-même. Par exemple, affirmer que les prescriptions islamiques sur le vêtement sont essentiellement sexistes, câest, en plus de sâinsérer dans une histoire longue de lâorientalisme européen, nier le point de vue dâun·e croyant·e pour lqui les prescriptions religieuses sont divines et la spiritualité réelle.
La critique de la religion nâest pas un objectif marxiste
Cette attitude, nous devons y revenir à dâautres occasions, est de lâordre du réflexe islamophobeâ¯: sâil serait urgent de comprendre que la peur de cautionner lâislam est bien de lâislamophobie â et à quel point se sentir «â¯mis·es en dangerâ¯Â» dans notre «â¯intégritéâ¯Â» marxiste constitue bien un ressort raciste qui correspond à lâidéologie dominante â il peut ne pas suffire de se savoir islamophobe pour cesser de lâêtre.
Plus profondément, le réflexe islamophobe nâest pas «â¯seulementâ¯Â» islamophobe, il est également le reflet dâune tradition française «â¯de gaucheâ¯Â» qui fonde son identité sur lâanticléricalisme et de la lutte contre le caractère «â¯réactionnaire de la religionâ¯Â». Cette tradition est présente aussi bien au sein de lâarc républicain que dans le socialisme français. Lâintroduction du marxisme en France par Jules Guesde et sa synthèse «â¯orthodoxeâ¯Â», fortement teintée de blanquisme â et par ailleurs combattue par Lénine â ne doit plus lester notre intelligence de notre propre tradition politique. Il nous faut renier cet héritage national aujourdâhui dangereux car convergeant avec lâagenda raciste hégémonique et nous ressaisir de nous-mêmesâ¯: nous égarons-nous vraiment quand nous nous abstenons de reproduire cette obsession de la lutte contre la (réaction de la) religion, alors que câétait depuis la Sainte-Famille de Marx le lieu même de la distinction entre le socialisme idéaliste des jeunes-hégéliens et le matérialisme historiqueâ¯?
La lutte contre lâislamophobie nâest pas seulement un objectif antiraciste pour les musulman·es, mais constitue également un impératif pour nous-mêmes. Nous sommes divisé·es par la racialisation du prolétariat, et nous devons faire notre autocritique grâce à la conscience claire dans les masses et dans les collectifs antiracistes de la fragilité du soutien de la «â¯gauche non muslmaneâ¯Â»â¯: notre rôle est dâêtre à lâavant-garde de la formation dâune classe révolutionnaire réelle.
Religion et histoireâ¯: agir en matérialistes antiracistes
Nous avons de fait bien un rôle à jouer sur la question religieuse aujourdâhui, et il ne sâagit pas de la répétition de la critique bourgeoise dâun prétendu obscurantisme. On ne peut pas déplorer la blanchité dâune organisation qui continuerait à se penser à partir de la normativité blanche et des vecteurs de la domination occidentale moderne.
Les effets de la religion sont pourtant bien potentiellement historiques et politiques, quoique la religion ne soit pas uniquement une pratique historique et politique. Ce sens historique des pratiques religieuses nâest le plus souvent pas nié par les croyant·es elleux-mêmesâ¯: la religion a bien un sens spirituel, mais les pratiques religieuses existent matériellement. Câest du reste aussi la raison pour laquelle le renvoi du religieux au privé ou à lâintime est absurde. Il ne sâagit pas de laisser exister la religion tant quâelle nâest pas réelle, supposément intime ou privée, comme nous avions tendance à le faire en rejoignant une posture républicaine mais bien à situer la lutte contre lâislamophobie dans la lutte contre la mutilation bourgeoise de lâexistence matérielle.
On peut alors se positionner sur les effets matériels contemporains de la pratique de lâislamâ¯: lâislamophobie est une oppression qui rejoint lâensemble des sites de la critique communiste de lâordre bourgeois. Lutter contre lâislamophobie, câest ainsi lutter dâabord contre lâaltérisation des musulman·es qui partage racialement la population. Elle est le ressort des politiques sécuritaires de lâÃtat qui le renforcent sous prétexte de défendre le pays du terrorisme. Notre principale cible politique, qui ne prétend plus que marginalement produire une communauté par «â¯lâintérêt communâ¯Â» au-delà la compétition économique, la produit sur le rejet de lâislamâ¯: lutter contre ce rejet, câest donc lutter contre lâÃtat. Lâislamophobie est également un vecteur du patriarcatâ¯: en empêchant les femmes visiblement musulmanes dâaccéder au marché du travail, elle les assigne à la famille. Elle produit également une surexploitation des hommes musulmans par lâinstitution de ce patriarcat qui incite de nombreux hommes à cumuler les emplois peu qualifiés et réduit les opportunités professionnelles auxquelles ils peuvent accéder1.
Une lecture matérialiste doit aussi nous permettre dâinterroger les effets politiques de lâislam. Si la dimension spirituelle de la religion est fondée sur le dogme â et quâil serait impropre et inefficace de lâidentifier à une logique proprement politique â il est indéniable que, à la fois de manière réactionnelle et de manière endogène, les religions et lâislam en particulier peuvent aussi produire des interprétations réactionnaires de leurs dogmes, et compatibles avec la société capitaliste â tout comme elles peuvent produire lâinverse. Sâil ne nous appartient pas de nous situer sur leur pertinence théologique, il faudrait tenir une ligne intermédiaire, en participant à la désessentialisation du religieux sans répéter une posture épistémologique blanche qui, depuis son surplomb progressiste, historiciserait tout ou renierait la place même du spirituel en lâessentialisant pour lâassigner au conservatisme.
En marxistes, il faut sortir des abstractions et rejoindre la terre que nous foulons. Le port du hijab, par exemple, correspond le plus souvent à une pratique moderne et personnelle, et non pas à la souscription à une interprétation patriarcale du genreâ¯: elle correspond même souvent à sa contestation, et constitue donc un geste féministe2. à lâinverse, lâabsence de contestation des dynamiques du capitalisme et le caractère rétrograde du fétichisme de la marchandise font de la communauté musulmane une communauté à la pointe des dynamiques de recomposition du capitalisme ubérisé3.
Oser rencontrer réellement les musulman·es sans toujours supposer a priori une distance radicale doit constituer, de manière réciproque, un enrichissement politiqueâ¯: il faut dépasser la seule reconnaissance paternaliste de la victimation de lâautre. Par exemple, sur lâangle féministe, la construction communautaire dâespaces strictement féminins cisgenres et hétéronormés associés à des pratiques pieuses de chasteté pourrait constituer un point dâappui à la construction de la sororité par-delà la rivalité hétéronormée des femmesâ¯; sur lâangle écologiste, la notion de âamana (dépôt) peut se présenter comme une articulation religieuse qui identifie lâexistence séparée du vivant et la responsabilité collective devant la catastrophe climatiqueâ¦
Câest par là aussi quâon pourra envisager une lutte contre les interprétations réactionnaires et/ou clivantes de lâislamâ¯: non en prétendant choisir un dogme ou une interprétation de lâislam qui nous conviendrait mieux quâune autre, en extériorité, mais en se construisant dans les luttes, avec les musulman·es, voire, pour celles et ceux qui attestent de sa vérité, en tant que tels.
- 1.O. Esteves, J. Talpin, A. Picard, La France, tu lâaimes mais tu la quittes. Ãd. Seuil, 2024.
- 2.N. Göle et S. Mahmood, Politiques de la piété, le féminisme à lâépreuve du renouveau islamique. Ãd. La Découverte, 2009.
- 3.H. Karimi, Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmesâ¯? Ãd. Hors dâatteinte, 2023. Lâautrice met en évidence lâimportance du recours à lâauto-entreprenariat pour contourner lâislamophobie sur les lieux de travail.
