Sari Hanafi, professeur franco-palestinien de sociologie, qui a été président de lâAssociation internationale de sociologie, directeur du Centre dâétudes arabes et moyen-orientales, auteur de nombreux articles et de 18 livres, président du programme dâétudes islamiques de lâUniversité américaine de Beyrouth, vient dâécrire au Monde.
Le quotidien français lui avait demandé un article, quâil a envoyé mais quâil a ensuite refusé. Il écrit donc ceci â quâil nous autorise à publierâ au journal Le Monde :

« Jâai reçu une demande du Monde pour écrire une tribune sur «lâaprès-Gaza ». Jâai soumis mon article, mais après deux semaines de silence, jâai finalement reçu un refus. Jâai écrit ceci à la personne qui mâavait initialement sollicité pour ce texte :
« Merci pour votre réponse. Permettez-moi de réagir à votre message â cette remarque ne vous est pas adressée personnellement, mais à lâéquipe éditoriale du Monde.
Pour être honnête, jâai été surpris de recevoir une demande du Monde pour écrire une tribune sur « lâaprès-Gaza », connaissant la ligne éditoriale du journal (similaire- mais avec quelques nuances, à celle de Libération et Le Figaro) concernant le conflit israélo-palestinien, particulièrement depuis le 7 octobre. Je qualifierais cette position dâaveuglement face à lâinvocation du « droit dâIsraël à la légitime défense », malgré le caractère manifestement disproportionné de ses actions.
Contrairement à toutes les organisations de défense des droits humains respectées â la Fédération internationale des ligues des droits de lâhomme, Human Rights Watch, Amnesty International, BâTselem, les Médecins israéliens pour les droits de lâhomme, entre autres â Le Monde ne reconnaît pas ce qui sâest passé à Gaza comme un génocide.
Vous avez contesté mon utilisation du terme « droit des Palestiniens à la résistance armée » contre lâoccupation, alors même que le droit international reconnaît ce droit après plus de cinq décennies dâoccupation militaire, depuis 1967. Ce qui mâa le plus choqué, cependant, câest votre insistance à ce que je limite ma tribune à la manière dont les Gazaouis vivent « lâaprès », sans aborder la question de la façon dont les Israéliens â et les puissances euro-américaines qui ont participé, activement ou passivement, au génocide â vivront leur propre « après ».
Pour Le Monde, il semble quâun sociologue franco-palestinien ayant étudié en France ne puisse être quâun informateur sur Gaza. Câest un schéma récurrent : je me souviens quâau moment où le président Macron avait tenu ses propos islamophobes sur le « séparatisme islamique », jâavais rédigé une tribune pour y répondre â alors que jâétais président de lâAssociation internationale de sociologie. Le Monde (comme Libération) a refusé de la publier. Le fait quâun universitaire français, à la tête dâune prestigieuse association internationale, en soit lâauteur nâa compté pour rien ; à vos yeux, je nâétais et ne reste quâun « informateur local », limité au Liban ou à Gaza â et rien au-delà .
Il convient de rappeler que durant la campagne de Macron sur le prétendu « séparatisme islamique », aucun grand quotidien français nâa publié dâarticles dâopinion signés par des Français musulmans â comme le confirme mon analyse de contenu systématique menée à cette période. Même un sociologue de renom comme Farhad Khosrokhavar nâa pas pu publier de critique de cette campagne.
Le Monde pourrait peut-être réfléchir à la manière dont les médias et le monde académique français ont développé une tendance paroissiale, réticente à lâinternationalisation des sciences sociales. Jâai dâailleurs abordé cette question dans mon entretien publié dans Socio-logos : Revue de lâAssociation française de sociologie : https://journals.openedition.org/socio-logos/5724. «
Bien cordialement,
Sari Hanafi
- Sari Hanafi, né le 4 mai 1962, obtient son diplôme dâingénieur civil de lâuniversité de Damas en 1984, puis un diplôme de sociologie de la même université. Il obtient ensuite le DEA Sciences et techniques dans lâhistoire, la culture et lâorganisation des sociétés de lâuniversité de Strasbourg, puis un doctorat, avec une mention Très honorable, en sociologie de lâÃcole des hautes études en sciences sociales de Paris. Il travaille pour le CNRS de 1991 à  1994.
- Président (2018-2022) de lâAssociation internationale de Sociologie (ISA) , il a été le directeur du Palestinian Refugee and Diaspora Centre à  Ramallah ainsi que chercheur au Centre dâétudes et de documentation économique juridique et sociale au Caire (CEDEJ) et chercheur à lâUniversité Al-Qods.
- Il est aujourdâhui professeur (« associate professor ») de sociologie à lâuniversité américaine de Beyrouth.