Bruno Retailleau a affirmé son soutien au maire de Béziers Robert Ménard, convoqué par la justice après avoir refusé dâunir une Française à un homme algérien en situation irrégulière. « Quand la règle est mal faite, il faut la modifier », a argué le ministre de lâIntérieur.
Jeudi, le Sénat examinera une proposition de loi portée par le centriste Stéphane Demilly visant à « interdire un mariage en France lorsque lâun des futurs époux réside de façon irrégulière sur le territoire ».
« Je soutiens (le texte) et je pense que quand la règle est mal faite, il faut la modifier », a estimé Bruno Retailleau, rappelant que la proposition « sera soutenue par le gouvernement, par la voix du garde des Sceaux ».
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Par Franck Lemarc
Dans la semaine à venir, on entendra beaucoup parler maires et mariages. Dâabord, parce que câest demain que le maire de Béziers, Robert Ménard, va passer devant un tribunal pour avoir refusé, en 2023, de marier un couple dont lâépoux était sous OQTF ; ensuite, parce que deux jours plus tard sera débattue en séance publique au Sénat une proposition de loi visant à interdire, précisément, le mariage dâun couple dont lâun des membres serait en situation irrégulière.
La proposition de loi Demilly
Mercredi dernier, lors des questions au gouvernement au Sénat, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a réitéré son soutien à cette proposition de loi, soutien déjà exprimé dans les médias quelques jours plus tôt (lire Maire info du 10 février). Le ministre était interrogé sur la comparution du maire de Béziers devant le tribunal : « N’est-ce pas le monde à l’envers ?, demandait le sénateur Reichardt. C’est la personne en situation irrégulière, qui viole la loi et doit obligatoirement quitter le territoire, qui fait un procès au maire qui refuse de le marier ! » Gérald Darmanin, sans se prononcer sur le cas spécifique du maire de Béziers, a déclaré : « Nous donnerons, sous l’autorité de M. le Premier ministre, un avis favorable à la proposition de loi visant à interdire un mariage en France lorsque l’un des futurs époux réside de façon irrégulière sur le territoire », a déclaré Gérald Darmanin, tandis que la sénatrice socialiste Marie-Pierre de La Gontrie lui lançait : « Elle est inconstitutionnelle ! ».
La sénatrice a raison (et, comme on le verra, le garde des Sceaux le sait parfaitement) : la commission des lois du Sénat, le même jour, a examiné la proposition de loi du sénateur Christian Demilly, et lâa rejetée, dans la mesure où elle « contrevient manifestement à la jurisprudence du Conseil constitutionnel ». Une telle proposition de loi, concluait la commission, « nâest pas envisageable en lâabsence de révision constitutionnelle ».
Rappelons que ce texte est composé dâun article unique, qui ajouterait un article 143-1 au Code civil : « Le mariage ne peut être contracté par une personne séjournant de manière irrégulière sur le territoire national. » Il ne sâagit donc pas tout à fait, comme lâavait dit Gérald Darmanin la semaine dernière dans une interview, de prévoir « que le maire puisse sâopposer » à un tel mariage, puisque le texte ne fait que prévoir une interdiction générale, sans déterminer « lâautorité qui serait en charge de se prononcer sur le respect de la condition de régularité du séjour », relève la commission des lois dans le rapport très détaillé quâelle a rendu public depuis. Pour la commission, seul le procureur de la République aurait autorité pour le faire, et non le maire.
Liberté fondamentale
Mais la question fondamentale nâest pas là . Elle tient au fait que le Conseil constitutionnel, à plusieurs reprises, a jugé impossible, sans modification de la Constitution, de conditionner la liberté de mariage à la régularité du séjour dâun ou des époux. « La liberté matrimoniale », ont maintes fois répété les Sages, est partie intégrante de « la liberté personnelle protégée par les articles 2 et 4 de la Déclaration de 1789 ». La Convention européenne de sauvegarde des droits de lâhomme et des libertés fondamentales va dans le même sens, tout comme lâarticle 16 de la Déclaration universelle des droits de lâhomme et du citoyen, qui dispose quâ« à partir de lââge nubile, lâhomme et la femme, sans aucune restriction quant à la race, la nationalité ou la religion, ont le droit de se marier et de fonder une famille ».
En France, cette liberté nâest pas absolue : le Code civil fixe quatre restrictions à ce droit. Ces restrictions sont la minorité, la polygamie, la consanguinité et lâabsence de consentement.
Câest ce dernier cas, notamment, qui peut conduire un procureur â par exemple saisi par le maire en cas de doute â à sâopposer à un mariage, en cas de suspicion de mariage arrangé ou de mariage blanc. Mais de nombreux maires â dont Gérald Darmanin lorsquâil était maire de Tourcoing â se sont plaints ces dernières années que le procureurs ne répondent pas, ou quâils répondent, pour reprendre les termes de Gérald Darmanin devant le Sénat il y a un an : « Mariez quand même ».
Selon la commission des lois du Sénat, « le nombre dâoppositions au mariage formulées par le procureur de la République au motif dâune suspicion de mariage simulé ou arrangé sâélève approximativement à quelques centaines de cas chaque année ».
Mais en tout état de cause, relève la même commission, la jurisprudence du Conseil constitutionnel est claire : « La liberté de mariage nâest pas conditionnée à la régularité du séjour », et « le maire en tant quâofficier dâétat civil ne dispose dâaucun pouvoir pour sâopposer formellement à un mariage y compris impliquant une personne sous OQTF ». Il ne peut que « surseoir à un mariage suspect et saisir le procureur de la République », mais celui-ci ne pourra pas sâopposer au mariage sur le seul critère de lâirrégularité de séjour.
Le représentant de lâAMF auditionné par la commission lui a par ailleurs rappelé que « lâofficier dâétat civil ne dispose de toute façon pas, en lâétat du droit, des informations nécessaires pour apprécier la régularité du séjour des futurs mariés, dans la mesure où lâarticle 63 du code civil, qui liste les pièces justificatives que les futurs époux doivent fournir avant célébration du mariage, nâinclut aucunement un visa ou un titre de séjour ».
Revirement du ministre
On peut noter, au passage, que la position de Gérald Darmanin vis-à -vis de cette proposition de loi constitue un revirement, puisqu’un an plus tôt, en tant que ministre de lâIntérieur, il avait défendu une position strictement inverse lors de lâexamen du projet de loi immigration. Pendant ce débat, des amendements allant dans le même sens que lâactuelle proposition de loi Demilly avaient été proposés. Le ministre de lâIntérieur sây était opposé au nom du gouvernement, précisant quâune telle disposition serait « contraire non seulement à nos engagements internationaux, mais également à la jurisprudence du Conseil constitutionnel, qui sâappuie, excusez- du peu, sur deux articles de la Déclaration des droits de lâhomme et du citoyen de 1789 ». Le ministre avait alors déclaré quâen adoptant une telle disposition, « on se ferait plaisir quelques instants », avant que celle-ci soit « à coup sûr » censurée par les Sages.
Le ministre a changé dâavis, maintenant convaincu que les sénateurs « trouveront les moyens de rendre ce texte conforme à la Constitution », leur a-t-il dit mercredi dernier. Comment ? il ne lâa pas dit, et en tout état de cause, la commission des lois ne partage pas ce point de vue, estimant quâil faudrait dâabord passer par une réforme de la Constitution.
En revanche, Gérald Darmanin a donné deux pistes dâévolution â toujours lors des questions au gouvernement â qui, elles, seraient « en tout point conformes à la Constitution » : dâabord, « faire en sorte que le maire ait le dernier mot quand le procureur ne répond pas ». « Aujourdâhui c’est l’inverse qui se produit : quand le procureur de la République ne répond pas, le maire est obligé de procéder au mariage. » Deuxièmement, le ministre souhaite que la loi change pour intégrer aux pièces à fournir à lâofficier dâétat civil, avant le mariage, « une preuve de la régularité du séjour », avec « possibilité de recours » en cas de refus.
On verra, lors de lâexamen de ce texte, jeudi, si de telles mesures sont proposées par amendement.