Islamophobie : Un (autre) bobard de Manuel Valls

Lorsqu’il soutient que le mot « islamophobie » aurait « été inventé il y a plus de trente ans par les mollahs iraniens », le ministre des Outre-mer répète une contrevérité dont la fausseté a été plusieurs fois démontrée dans le cours des vingt dernières années.

Après l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans la mosquée de La Grand-Combe (Gard) par un meurtrier qui l’a poignardé en insultant la religion musulmane, Manuel Valls, ministre des Outre-mer, a refusé de parler d’islamophobie. Car ce mot figurant pourtant dans les principaux dictionnaires de la langue française – qui le définissent comme une « hostilité envers l’islam et aux musulmans » – a selon lui « été inventé, il y a plus de trente ans, par les mollahs iraniens », de sorte que son emploi reviendrait à « employer les termes de l’adversaire ».

Venant d’un personnage qui a plusieurs fois tenu dans les années 2010, lorsqu’il était Premier ministre du président « socialiste » François Hollande (1), des propos estimant qu’il n’était pas démontré que l’islam fût complètement « compatible avec la République » ou que les musulmans posaient « un problème » à la France : ces proférations – qui sont tout sauf nouvelles, puisque cela fait vingt ans que le commentariat dominant les répète régulièrement – ne sont pas exactement étonnantes.

Mais elles sont, aujourd’hui comme hier, fausses – et mensongères.

Hautes intelligences

En 2003, l’éditocrate Caroline Fourest soutient – sans documenter cette assertion – que « le mot “islamophobie“ a été pour la première utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes“ » (2).

Deux ans plus tard, poursuivant sa mission, la même Fourest dénonce dans un (burlesque) essai le « piège du mot “islamophobie“ », dont elle affirme, cette fois-ci, qu’il a été inventé par « certains groupes islamistes anglais » soucieux, selon elle, de se poser en « victimes » pour mieux faire taire les « critiques contre l’islam » – et dont elle affirme qu’ils ont tendu ce « piège sémantique » avc l’appui du « Parlement musulman de Grande-Bretagne, l’organe représentatif des musulmans anglais ».

D’autres hautes intelligences partagent alors ces avis : c’est le cas, notamment, de l’essayiste Pascal Bruckner, qui affirme, dans un (burlesque) livre publié en 2006 – mais sans documenter, lui non plus, cette affirmation -, que « pour prévenir tout blâme, les intégristes » musulmans « ont forgé dans les années 1970 le terme d’islamophobie » afin de s’en faire un « bouclier sémantique ».

Puis de répéter, quatre ans plus tard, dans une tribune publiée par le quotidien Libération au mois de novembre 2010, que « le terme d’“islamophobie“, calqué sur celui de xénophobie », a été « forgé par les intégristes iraniens pour contrer les féministes américaines », et qu’il « a pour but de faire de l’islam un sujet intouchable sous peine d’être accusé de racisme ».

C’est ce que pense également l’éditocrate Michel Onfray, qui consacre alors (et déjà) beaucoup de temps à rabâcher que l’islam « est un problème » : il affirme à son tour que « ce mot, islamophobe, a été forgé de toutes pièces par les mollahs pour déconsidérer quiconque n’est pas musulman comme l’orthodoxie l’y invite » – et il en tire la conclusion que « l’emploi de ce terme installe qui le choisit du côté des religieux intégristes ».

C’est dit nettement, et cela indique tout aussi clairement que l’objectif de ces commentateurs autorisés est de disqualifier, en suggérant que l’expression de cette inquiétude favorise l’intégrisme musulman, quiconque s’alarme de l’installation dans l’époque d’une intolérance islamophobe.

Menus détails

Quelques menus détails, cependant – si négligeables qu’ils ne sont jamais mentionnés dans les organes de presse qui acclament régulièrement la perspicacité de Madame Fourest et de MM. Bruckner et Onfray -, atténuent la portée de ces admonestations à répétition.

Ainsi de cet ouvrage paru à Paris en 1910 : La Politique musulmane dans l’Afrique occidentale française.

Son auteur, Alain Quellien, modeste employé du ministère des Colonies, relève – déjà -, à la page 133, qu’ « il y a toujours eu, et qu’il y a encore, un préjugé contre l’islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne », au sein desquels, « pour d’aucuns, le musulman est l’ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l’Européen, l’islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu’on peut attendre de mieux des musulmans ».

Alain Quellien, dont les considérations sur l’islamophobie ont été exhumées en 2011 par le blogueur Michel Servet (3), l’écrit en toutes lettres : pour lui, ces préjugés relèvent de ce qu’il appelle l’ « islamophobie ».

Est-il seul, dans son époque, à faire usage de ce terme ?

Nullement, puisqu’en 1912, un ouvrage collectif sur l’Afrique mentionne que « l’islamophobie n’a pas lieu d’être au Soudan ».

En somme – et en résumé -, le mot dont Caroline Fourest, Pascal Bruckner et Michel Onfray soutiendront un siècle plus tard qu’il a été « forgé par les intégristes iraniens dans les années 1970 » était, en réalité, déjà utilisé en France dans les années 1910.

De fait : confrontés au début des années 2010 à l’inexactitude de leurs affirmations, ces trois éditocrates n’osent plus les répéter aujourd’hui – et trouvent d’autres biais pour assouvir leurs besoins d’en découdre avec des musulmans.

Manuel Valls, lui, n’a pas cette pudeur – et s’est donc empressé, quelques heures après l’assassinat d’Aboubakar Cissé, de réitérer (4) le mensonge selon lequel le mot « islamophobie » aurait été « été inventé il y a plus de trente ans par les mollahs iraniens ».

Parce qu’il se pique, semble-t-il, de maîtriser un peu le sujet : il sait peut-être que c’est complètement faux.

Ou peut-être l’ignore-t-il – et préfère-t-il ne pas trop s’interroger sur ce que cette ignorance dit de sa prétendue maîtrise.

Mais il y a une chose qu’il ne peut pas ne pas savoir : c’est qu’en refusant d’appeler l’islamophobie par son nom, il minimise sa gravité et empêche qu’elle soit pleinement reconnue pour ce qu’elle est : un racisme à part entière, visant spécifiquement l’islam et ses pratiquants.

 

(1) Et entre des proférations nauséeuses sur les Roms qui avaient « vocation à retourner en Bulgarie ou en Roumanie » ou l’Europe qui devait fermer sa porte aux migrants.

(2) Je reprends ici plusieurs passages de mon livre Les Briseurs de tabous : intellectuels et journalistes « anticonformistes » au service de l’ordre dominant, paru en 2012 aux éditions La Découverte.

(3) Il s’agit d’un pseudonyme.

(4) À l’unisson du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, qui considère quant à lui « qu’il y a une connotation idéologique du terme “islamophobie“ » : parole d’expert.

Sébastien Fontenelle