Meurtre dâAboubakar Cissé : « Les violences islamophobes nâont pas été suffisamment prises au sérieux »
Vous venez de publier âLa Cité des musulmans. Une piété indésirableâ (éditions Amsterdam), dans lequel vous explorez la construction du « problème musulman » en France. Comment observez-vous le drame qui a coûté la vie à Aboubakar Cissé dans le Gard ?
Câest un acte horrible et odieux, mais qui nâest pas le premier de cet ordre-là . On lâoublie, mais il y a eu un certain nombre de violences islamophobes ces dernières années, qui nâont pas été suffisamment prises au sérieux dans le débat médiatique et politique, mais aussi par la société toute entière.
Je pense par exemple à lâattentat de la mosquée de Bayonne en 2019, mais plus tard aussi, en décembre 2022, avec la fusillade contre des militants kurdes à Paris, où il y a eu quand même trois morts, lâassaillant revendiquant une motivation raciste et islamophobe. Lâassaillant avait dâabord visé une mosquée, puis lorsquâil nây est pas parvenu, sâest rabattu sur des Kurdes. En 2023 également, un jardinier sâest fait attaquer à coup de cutter et insulté de « bougnoule », à Villecresnes.
Il y a une histoire de violences islamophobes qui correspond plus largement à une nette augmentation de lâislamophobie telle quâelle est ressentie par les musulmans.
En lâétat actuel des informations disponibles, peut-on dâores et déjà identifier une dimension islamophobe dans ce meurtre ?
Lâenquête judiciaire dira ce quâont été les motivations précises. Mais quand un assaillant se rend dans une mosquée, commet un acte dâune violence inouïe et tient des propos injurieux à lâégard des musulmans et de lâislam, à mon avis la question de lâislamophobie est tout à fait nette.
Il y a une crispation collective autour des musulmans et de lâislam, qui est très forte
Néanmoins, cela nâempêche pas quâil y ait dâautres motifs. Par exemple, on pourrait découvrir quâil souffrait de délire, mais il est bien de rappeler que le délire se nourrit toujours dâun environnement social, dâun contexte, dâun débat, de choses que lâon entend. Et évidemment, en France, ces dernières années, il y a une crispation collective autour des musulmans et de lâislam, qui est très forte, et malheureusement, qui ne peut que produire des pathologies collectives très graves. La violence en est lâune dâentre-elle, mais il peut y avoir dâautres.
Ce qui me semble le plus inquiétant, câest quâon a lâimpression quâil y a une impasse, que la société française ne sait pas du tout comment traiter de la question musulmane en France.
Après les attaques contre des lieux de culte à Cherbourg et Narbonne, assiste-t-on aujourdâhui à une escalade dans la gravité de ces actes ?
LâÃtat français fait très peu de recension des actes islamophobes. Tout ce que lâon a, câest le ressenti des musulmans et celui-ci est clairement très mauvais.
On ne sait pas mesurer de manière claire les augmentations dâactes islamophobes
Il y a un certain nombre dâactes qui sont considérés, par le ministère de lâIntérieur, comme étant des actes racistes anti-musulmans. Néanmoins, lâÃtat français a quand même largement criminalisé la lutte contre lâislamophobie, parce quâil considère que le dénoncer est déjà potentiellement un signe de radicalisation. Aujourdâhui, il y a très peu de gens qui sont prêts à nous dire, à lâéchelle du territoire,  « Il sâest passé ça ici », donc on ne sait pas mesurer de manière claire les augmentations : quand câest plus grave, quand câest moins grave. Cela mène à un moment dâinquiétude extrême.
Quel regard portez-vous sur la couverture médiatique et les réactions politiques qui ont suivi�
On nâa pas lâhabitude en France de considérer les musulmans comme victimes de violences, de racisme, de discriminations, ou encore dâattentats. On a plus lâhabitude de lâinverse. Quand on a une posture très dure à lâégard des musulmans, quâon ne cesse de dire quâils nâont pas leur place en France ou quâils doivent radicalement changer pour pouvoir espérer rester dans la société française, il est évident quâon se trouve légèrement embêté quand câest un musulman qui est la victime.
Un certain nombre de personnalités politiques récusent le terme « islamophobie », préférant parler dâactes « anti musulman ». Comment voyez-vous cette pudeur sémantique ?
Derrière cette querelle sémantique, il y a un déni de ce racisme qui affecte les musulmans. Lorsquâon refuse de nommer cette forme particulière de racisme quâest lâislamophobie, on sâempêche de voir en quoi elle est particulière. Ce nâest pas un racisme anti-arabe, mais câest le moment où, au sein de la société française, des phénomènes de mobilité sociale commencent à toucher la communauté musulmane.
Au sein du gouvernement, certains refusent de manière très nette le terme islamophobie. Ce sont souvent des gens, soit qui viennent des fractions de la gauche, qui ont été gagnés par le néo-républicanisme, câest-à -dire une forme de républicanisme que jâestime dévoyée, quâon pourrait définir comme les restes du printemps républicain. Soit, des gens qui viennent plutôt dâune tradition nationaliste catholique. Ce sont deux grands courants idéologiques qui refusent très nettement le terme islamophobie.
Cet événement tragique a suscité une vague dâémotion au sein de la communauté musulmane, selon vous, quelles répercussions peut-elle avoir pour les musulmans en Franceâ¯?
Il y a une émotion collective qui a saisi la communauté musulmane, mais aussi la société plus généralement, et câest une bonne chose. Le Premier ministre a utilisé le terme âdâignominie islamophobeâ, il me semble que câest une première. Je ne crois pas que jusque-là , un responsable de ce niveau en France ait eu ce type de mot. Ãvidemment, il y a un contexte dans lequel la France a très lourdement disqualifié, voire criminalisé, lâislamophobie.
Donc il y a quelque chose qui perce là , on sent quâil y a une émotion, un débat qui commence, câest important et nécessaire. Maintenant, il y a un piège dans lequel on ne doit surtout pas tomber, câest de mettre en concurrence les différentes formes de racisme, dâhomophobie et dâantisémitisme.
Il faut être capable aujourdâhui de parler globalement du rapport de cette société, la société française, à ces minorités
Ce qui se passe souvent en France, câest que certains en champ politique vont choisir une minorité contre une autre. Or, câest tout lâinverse de ce quâil faut faire. Il faut être capable aujourdâhui de parler globalement du rapport de cette société, la société française, à ces minorités. Il faut être capable de penser la manière dont sâétablissent les relations entre des individus, des sous-groupes et une société globale.
Pensez-vous que cette situation pourrait susciter une prise de conscience plus large sur la réalité de lâislamophobie en Franceâ¯?
La question du problème musulman, aujourdâhui, concerne tout lâavenir des Français. De plus en plus de personnes en parlent, notamment les médias, mais il faut un débat raisonnable, mesuré et sérieux autour de la question, incluant la parole des musulmans sur ce quâils vivent. Pour quâune prise de conscience émerge sur lâislamophobie, il est essentiel de passer de lâémotion au développement intellectuel, en clarifiant les réalités vécues par les musulmans. Au-delà , câest le type de vivre-ensemble que lâon veut construire qui est en jeu.
Propos recueillis par Jade Maurinier