En pleine heure de déjeuner, le restaurant de Mona est désert. Une scène devenue habituelle pour cette famille qui, depuis cinq ans, fait face à un harcèlement incessant, mêlant racisme et islamophobie.
Mona, originaire dâAlexandrie, en Ãgypte, est arrivée en France il y a 30 ans. Devenue citoyenne française, elle a consacré sa vie à construire un avenir meilleur pour ses enfants. En 2019, elle ouvre un restaurant à Neuilly-sur-Seine, près de Paris, avec sa famille, dans lâespoir de partager sa passion pour la cuisine française et orientale. Mais dès les débuts, les obstacles se multiplient.
âCertaines personnes m’ont dit quâune Arabe ne peut pas représenter la cuisine françaiseâ, explique Mona, la voix chargée de douleur. Malgré ses six diplômes en cuisine française obtenus dans l’Hexagone, certains clients annulent leurs réservations ou quittent les lieux sans consommer. âIls veulent manger dans un restaurant français tenu par des Françaisâ, lui ont-ils dit.
Harcèlement et vandalisme : une réalité quotidienne
Depuis l’ouverture du restaurant en 2019, Mona et sa famille subissent des attaques incessantes : vitres brisées à plusieurs reprises, lettres de menaces anonymes, autocollants racistes collés sur les fenêtres. Marlène, la fille de Mona, raconte : âChaque matin, on retrouvait des stickers insultants sur nos vitres. On a fini par les coller dans un livre tellement il y en avait.â Ces autocollants portaient des messages haineux, tels que âLes Arabes dehorsâ ou des citations détournées du Coran.
Le harcèlement ne s’arrête pas là . Marlène se souvient d’une agression marquante : âUn homme mâa arraché mon voile dans la rue en me criant dessus. Ãa mâa bouleversée.â D’autres clients refusent de payer le prix affiché, sous prétexte qu’ils peuvent ânégocier avec une Arabeâ. Sur les réseaux sociaux, des commentaires mensongers sont publiés régulièrement pour discréditer le restaurant. âUn jour où nous étions fermés, quelquâun a écrit que ma mère était devant le restaurant en pyjama, en train de se faire les ongles, alors que ce nâétait pas du tout le casâ, raconte Marlène avec indignation.

Les appels anonymes sont également fréquents.
Les appels anonymes sont également fréquents. âParfois, le téléphone sonne à deux ou trois heures du matinâ, explique-t-elle. Ces appels nocturnes perturbent la tranquillité de la famille et ajoutent au stress quotidien.
Marlène évoque aussi les regards insistants et méprisants de certains clients à cause de son voile. Une situation qui attriste sa mère : âUne fois, une cliente avait plusieurs restes dans son assiette. Quand je lui ai demandé si elle voulait emporter ce quâil restait, elle mâa répondu : âNon, donnez-le à votre fille.ââ Ces remarques blessantes sont devenues monnaie courante.
Face à ces attaques répétées, la famille a déposé une plainte en 2020. Mais, constatant que cela n’avait aucun effet sur les harceleurs, ils ont renoncé à engager d’autres démarches judiciaires. âCela ne sert à rien, câest une perte de tempsâ, déplore Marlène.
Un sentiment dâimpuissance renforcé par le manque de solutions concrètes pour les aider à développer leur activité. Mona explique avoir déposé plusieurs dossiers pour obtenir une place au marché local afin de promouvoir son restaurant. Malgré ses nombreuses démarches sur une période de 12 ans, elle nâa jamais reçu de réponse positive ni dâexplication claire concernant ces refus, ce qui lui laisse un profond sentiment dâabandon.

Depuis l’ouverture du restaurant en 2019, Mona et sa famille subissent des attaques incessantes dont des lettres de menaces anonymes
Un changement de vie pour ses enfants
Avant dâouvrir son restaurant à Neuilly-sur-Seine, Mona gérait une brasserie dans le quartier de la Madeleine, en plein cÅur de Paris. Ce lieu prospérait, situé dans un quartier dynamique où les clients affluaient. Cependant, Mona a pris la décision de vendre ce commerce pour être plus proche de ses enfants. âà lâépoque, mes enfants étaient très jeunes et je voulais être présente pour euxâ, explique-t-elle. Elle a choisi Neuilly pour sa proximité avec son domicile, espérant pouvoir concilier vie de famille et travail. âJe nâai pas vu mes enfants grandir à cause du travail. Alors jâai préféré rester près de chez moiâ, confie-t-elle avec émotion. Aujourdâhui, elle regrette cette décision.
à cela sâajoutent les remarques blessantes quâelle reçoit régulièrement. âCertains mâont dit que ma place nâétait pas ici, que je devrais aller à Barbès ou dans le 93, à Saint-Denisâ, raconte Mona avec amertume. Ces commentaires, souvent postés sur internet ou entendus directement, renforcent son sentiment dâexclusion et dâinjustice.
Le harcèlement constant subi par la famille a eu des répercussions directes sur lâactivité du restaurant. La clientèle sâest raréfiée au fil du temps : certains jours, aucun couvert nâest servi. âCette situation nous a fait perdre beaucoup de clientsâ, confie Mona.
Pour maintenir son commerce à flot, elle a dû vendre deux appartements en Ãgypte et contracter plusieurs crédits pour couvrir les dépenses courantes. Malgré ces sacrifices financiers, la situation reste critique. Le restaurant est désormais mis en vente pour tenter dâéponger les dettes accumulées.

Le harcèlement constant subi par la famille a eu des répercussions directes sur lâactivité du restaurant.
Une famille soudée malgré tout
Contrairement aux idées reçues quâelle a pu lire sur internet ou entendre autour dâelle, Mona insiste sur un point essentiel : elle ne cherche ni buzz ni aide financière via une cagnotte. âJe ne veux pas lâargent de qui que ce soitâ, affirme-t-elle catégoriquement. Elle précise que ses cinq enfants, ainsi que son mari, lâaident financièrement au quotidien pour maintenir le restaurant ouvert.
Dâailleurs, Marlène travaille dans un autre restaurant et enchaîne les heures supplémentaires pour soutenir ses parents tout en espérant un avenir meilleur : âJe travaille beaucoup pour aider mes parents. Je suis jeune et câest dur⦠Je nâai pas le temps ni les moyens pour des activités ou même pour mâacheter une voiture parce que tout va dans les créditsâ, raconte-t-elle, émue. Malgré ces sacrifices personnels, elle reste optimiste : âTant que jâaide mes parents, câest tout ce qui compte⦠Dieu me rendra cela un jourâ, ajoute-t-elle avec foi.
à bout de forces et épuisée financièrement, Mona a pris une décision difficile : mettre son restaurant en vente. âJe veux juste payer mes dettes et retrouver un peu de paixâ, explique-t-elle avec amertume avant dâajouter : âJâai tout perdu : mes appartements en Ãgypte, lâargent de mes enfants et celui de mon mari⦠Tout ce que nous avions construit est parti dans ce projet qui devait être notre rêve, mais qui est devenu un cauchemar.â
Elle conclut néanmoins avec détermination : âJe veux juste travailler et vivre dignement dans mon pays.â