La xénogreffe porcine pourrait sauver des vies, mais elle ravive un tabou millénaire. Juifs et musulmans, pour qui le porc incarne l’impureté absolue, se retrouvent face à un dilemme: accepter l’inacceptable pour survivre.
Temps de lecture: 2 minutes – Repéré sur The New York Times
La transplantation d’organes prélevés sur des porcs génétiquement modifiés pour l’humain suscite aujourd’hui un remarquable débat éthique et religieux, chez les juifs comme chez les musulmans. Dans les deux traditions, l’interdit du porc est ancien, central et loin d’être anodin: considéré comme impur (non casher pour les juifs, haram pour les musulmans), le cochon cristallise un rejet qui va bien au-delà de l’assiette, note le New York Times.
Dans le judaïsme, la question du porc occupe une place à part. Les textes sont formels: «Vous ne mangerez pas la chair de porc», dit le Lévitique. Pourtant, en cas de danger mortel, la loi juive considère que la sauvegarde de la vie humaine prime sur tout autre commandement. «C’est 100% permis, même pour le plus orthodoxe des juifs», assure la rabbin Pamela Barmash: la Torah exige de manger du porc, de soigner le jour du shabbat, ou de rompre le jeûne de Kippour si l’existence en dépend.
L’islam, lui aussi, proscrit clairement la chair de porc. Mais la jurisprudence musulmane, tout en rappelant le caractère impur du cochon, prévoit des exceptions en situation de nécessité absolue: «On peut utiliser quelque chose qui n’est pas halal si c’est pour sauver une vie, mais à condition qu’il n’y ait aucune alternative», explique l’imam Ahmed Ali. Quand il n’existe aucune autre option médicale, la greffe devient alors justifiable «par nécessité», appuyée par des avis d’autorités musulmanes et des fatwas ponctuelles.
Cette souplesse ne fait pas disparaître la résistance culturelle. Beaucoup de fidèles, même peu pratiquants, continuent d’exprimer une répugnance: «Le porc c’est l’ultime limite», note Rumee Ahmed, professeur de droit islamique à l’Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver (Canada). Il existe un profond sentiment de dégoût, un malaise ou une gêne qui dépasse la simple règle religieuse et qui reste bien ancré dans l’imaginaire collectif, rendant la transplantation difficile à accepter, même en cas d’accord théologique ou médical.
Oui, mais…
Dans la pratique, la question divise encore les courants et les consciences. Certains imams ou rabbins s’interrogent sur la frontière entre ce qui est licite et ce qui reste «inacceptable socialement», tandis que d’autres voient dans la greffe un «miracle médical» qui doit primer sur toute autre considération. L’histoire du professeur Muhammad Mohiuddin, pionnier de la xénogreffe et musulman pratiquant, rend compte de la complexité: il raconte avoir longtemps hésité, avant de se convaincre qu’en dernier recours, la vie prévaut.
Le poids du tabou s’exprime jusque dans les enquêtes d’opinion: une majorité de musulmans affirme qu’ils préféreraient recevoir un organe de vache ou de singe plutôt que de porc et beaucoup évoquent un malaise à l’idée d’intégrer ce symbole d’impureté jusque dans leur chair. Chez les juifs, la résistance semble moins forte et une logique prévaut: en situation extrême, sauver une vie surpasse tout.
Pour la plupart des juristes et bioéthiciens juifs comme musulmans, l’enjeu n’est plus d’interdire ou de permettre, mais d’accompagner les patients et d’améliorer le débat public. «Il y a des choses licites, mais socialement mal vues; on a été élevé à trouver cela dégoûtant», résume la spécialiste américaine Laurie Zoloth.
Alors que les essais cliniques se multiplient et que la technologie progresse, le dilemme reste entier et complexe, mêlant à la fois l’intime, le religieux et le culturel.