Interrogé pour constituer le rapport sur les Frères musulmans publié dans le « Figaro » ce 20 mai, Franck Fregosi souhaitait apporter un autre son de cloche. Résultat : ses analyses n’ont pas été prises en compte. Il raconte ⤵️ pic.twitter.com/cA0AGKQBVd
— Arrêt sur images (@arretsurimages) May 24, 2025
Véritable « commande politique », le rapport sur les Frères musulmans, qui tient davantage de la brochure complotiste que d’un travail de recherche, et la convocation d’un Conseil de Défense préparent une offensive islamophobe majeure.
Après la publication du rapport sur les « Frères musulmans et l’islamisme politique », commandé par les ministères de l’Intérieur, de l’Armée et des Affaires étrangères, l’Élysée tenait hier un conseil de défense, habituellement réservé aux questions militaires ou concernant les intérêts suprêmes de l’État, sur le sujet. Une mise en scène destinée à faire monter la sauce concernant les « révélations » du document, un torchon islamophobe de 73 pages qui reprend les thèses de l’extrême droite la plus décomplexée et vise à préparer une offensive islamophobe brutale.
Depuis deux jours, toute la presse s’en donne à cœur joie : « Réseaux tentaculaires, organisation secrète, quartiers islamisés » titre Le Figaro, qui se fait une fierté de publier « en exclusivité » un document qui tient plus de la brochure complotiste que d’un travail « universitaire ». De fait, le rapport est surtout une « commande politique », comme l’affirme à Mediapart l’une des personnes interviewées dans le document, dont « les conclusions avaient presque été écrites en amont par le gouvernement ».
Le cabinet du ministère de l’Intérieur l’assume : le document vise surtout à « provoquer un choc », « nécessaire pour convaincre la France ». Le rapport prétend ainsi que les Frères musulmans, une organisation réactionnaire qui connaît un recul historique partout au Moyen-Orient, développeraient une « stratégie d’entrisme des institutions », notamment par le biais des associations, afin d’inoculer ses idées à la société française. Une « dissimulation tactique d’un intégralisme subversif » pour imposer un « islam politique ».
Un rapport au service de la propagande islamophobe
Après avoir rappelé le recul notable des Frères musulmans dans le monde, le rapport note que « le danger d’un islamisme municipal, composite au plan idéologique mais très militant, avec des effets croissants dans l’espace public et le jeu politique local, apparaît bien réel ». Il vise tout particulièrement le Conseil des musulmans européens (CEM) qu’il associe aux Frères Musulmans tout en indiquant qu’il dispose d’un budget annuel de 300 000 euros et d’une influence extrêmement réduite. L’association Musulmans de France, nouvelle mouture de l’UOIF (Union des organisations islamiques de France), est également visée, bien quee l rapport note qu’à peine 7% des 2800 lieux de culte musulmans sont affiliés à cette organisation, dont les liens avec les Frères musulmans ne sont en outre pas établis.
D’après le rapport, « les observateurs attentifs de la mouvance » sont estimés à « 400 personnes et n’excèderait pas, en tout état de cause, un maximum de 1000 personnes ». Son budget étant de 500 000 euros par an, « en diminution de moitié depuis cinq ans », elle semble plutôt sur le déclin qu’à la tête d’un vaste complot destiné à renverser la République. Malgré ces éléments, le caractère extrêmement vague du concept de « frérisme » permet aux auteurs de divaguer et d’établir des liens fumeux : la brochure parle ainsi d’une « cinquantaine d’associations musulmannes affichant plus généralement une sensibilité frériste » à Lyon, sans aucune preuve, ou de « responsables qui entrent en interaction avec la commune pour faire progresser leurs positions ». Plus généralement, il tend à identifier tout musulman à un « frériste », notant que « des normes sociales (voile, barbare, vêtements, respect du jeûne du ramadan) s’imposent ça et là », comme si jeûner pendant ramadan avait spécifiquement à voir avec le frérisme ou Hassan al-Banna.
Cette dimension islamophobe donne lieu à des élucubrations aux accents complotistes. Le rapport parle ainsi d’écosystèmes locaux : le rapport s’inquiète « des commerces communautaires ou des activités sportives distinctes de la mosquée » : « les voyages, le développement personnel, l’aide à l’emploi ou les sites de rencontres front partie de l’éventail des activités développées ». En d’autres termes, le rapport vise surtout les quartiers issus de l’immigration où l’Etat français a marginalisé et ghettoïsé une main d’œuvre surexploitée, tout en criminalisant la pratique ordinaire de l’islam.
Pour cela, de bout en bout, le rapport adopte les thèses complotistes de l’anthropologue muée en propagandiste islamophobe Florence Bergeaud-Blackler sur « la structuration d’une contre-société islamique », qui, en secret, se préparerait à mettre en place « un califat mondial » et à imposer la « charia » à la population française. En février, elle n’avait pas hésité à caractériser « les marchés halal » comme une forme de « djihad économique », mais la « chercheuse » s’est aussi faite connaître pour ses sorties paranoïaques, allant jusqu’à qualifier le youtubeur Tibo InShape, notoirement de droite, « d’ambassadeur du frérisme ».
Un outil au service d’une offensive raciste : il faut une riposte !
Avec Retailleau, qui a publié récemment son Manifeste contre l’islamisme qui reprend une partie des éléments du rapport, à la manœuvre, le document n’est ainsi qu’un prétexte pour une nouvelle offensive islamophobe. Dans ce cadre, Gabriel Attal s’est déjà lancé dans une surenchère, proposant d’interdire le port du voile dans l’espace public pour les mineures de moins de quinze ans. Fort de son expérience autoritaire avec l’interdiction des abayas dans les écoles, Attal appelle en outre à voter une nouvelle loi séparatisme, qui créerait un « délit de communautarisme », encore plus flou que le « délit de séparatisme » instauré en 2021, qui stigmatiserait l’ensemble des personnes de confession musulmane ou assimilées comme telles.
Quelques semaines après l’attentat islamophobe contre Aboubakar Cissé, assassiné de cinquante coups de couteau à la mosquée de La Grand-Combe, le 25 avril, et quelques jours après l’opération policière visant des membres du CCIE, le gouvernement prépare donc une nouvelle offensive islamophobe. Alors que les lois racistes s’enchaînent en France à un rythme effrayant, que la violence islamophobe prospère dans le monde, des Etats-Unis à l’Inde de Modi en passant par la Palestine, il y a urgence à réagir.
Alors que des secteurs de la gauche institutionnelle choisissent de placer le débat sur le terrain de la laïcité ou de « l’islamisme » en France, il faut refuser en bloc cette opération de propagande raciste et lui opposer une riposte par en bas, qui prenne appui sur les mobilisations en solidarité avec Aboubakar Cissé et contre l’islamophobie d’Etat, qui ont réuni environ quinze mille personnes. Une riposte dans laquelle les organisations du mouvement ouvrier devraient jouer un rôle central et qui doit réclamer l’abrogation de toutes les lois racistes – de la loi de 2004, mère de toutes les offensives islamophobes à l’école, à la loi séparatisme – en articulant le combat contre l’offensive autoritaire et raciste à la lutte contre les plans austéritaires et anti-ouvriers du gouvernement.

