Passion islamophobe : quand le printemps républicain nourrit l’hiver réac

Retranscription de sa plaidoirie écrite pour le procès qui opposait l’éditorialiste Raphaël Enthoven à La France Insoumise, comme raconté par Blast, l’avocat Richard Malka publie « Passion antisémite ». Nouvelle preuve d’un brouillage permanent auquel s’adonnent les membres du printemps républicain, sur fond de complaisance permanente avec l’extrême droite. Une tribune de l’avocat Romain Ruiz.

La parution de Passion antisémite de Richard Malka aurait pu être l’occasion d’un débat profond, précis, exigeant sur la haine antisémite, réelle, qui gangrène notre pays. Il aurait pu contribuer à éclairer, à structurer, à apaiser. Malka, comme le printemps républicain qu’il représente, a pourtant fait le choix de jeter de l’huile sur le feu, et de raviver la flamme du Front National.

 

À la haine programmatique, les héros autoproclamés de la morale du faubourg saint honoré voient aujourd’hui chez leur détracteurs une haine « chimique » qui gangrènerait la gauche de leur gauche.

 

En cela, ce n’est pas seulement à un jeu dangereux que se livre un printemps dont les fleurs se fanent chaque jour un peu plus, c’est aussi à une vaste entreprise de dilution des haines qu’appelle la dernière publication de Richard Malka.

 

Car derrière une posture vertueuse de procureur de la République morale, dans laquelle il a manifestement décidé de se draper, Malka construit un récit qui écrase la nuance au bulldozer. Un récit qui — sous couvert de lucidité — brouille volontairement les lignes, amalgame les positions politiques, et finit par produire l’effet le plus dangereux du moment : l’alimentation mécanique de l’islamophobie.

 

En un mot comme en cent : ce qu’il présente comme une analyse lucide et courageuse n’est en fait qu’un renversement accusatoire commode. Placer extrême droite et extrême gauche sur le même plan n’est pas seulement une facilité intellectuelle, c’est une paresse et un choix politique incendiaire.

 

Non Richard, tout ne se vaut pas. Prétendre l’inverse est une manipulation.

 

L’extrême droite a bâti son identité moderne sur l’antisémitisme : c’est un fait historique, politique, doctrinal. Le nier, le diluer, ou le relativiser relève de l’escamotage. L’extrême gauche, elle, connaît des ambiguïtés, des angles morts, des dérives même. Mais réduire la critique du colonialisme ou de la politique d’un gouvernement à une « passion antisémite » relève d’un coup d’esbrouffe idéologique.

 

Ce nivellement par le bas n’a qu’un seul effet : faire oublier le rôle central, massif, assumé, de l’extrême droite dans la production de haine, et réorienter les projecteurs vers un autre adversaire politique. C’est un détournement, presque une escroquerie, qui arrange certains responsables et certains agendas.

 

Cette stratégie fabrique un ennemi, et cet ennemi, aujourd’hui, c’est le musulman.

 

En désignant, même implicitement, les populations issues de l’immigration ou les Français musulmans comme porteurs d’un antisémitisme « nouveau »« rampant »« culturel », on ne fait pas que pointer un danger : on construit une suspicion collective. On légitime un climat où les contrôles deviennent plus brutaux, les discours plus décomplexés, les discriminations plus tolérables.

 

Une semaine après la parution d’un sondage orienté de l’IFOP et d’un rapport nauséabond des sénateurs LR, pas moins de 3 mosquées ont été attaquées en France (à Nantua, Lyon et au Puy-en-Velay).

 

Sous couvert d’un prétendu réalisme, et dans une séquence anti-musulman qu’il n’ignore absolument pas, la parution égocentrée de son réquisitoire anti-LFI ajoute de la haine à la haine. Elle recycle les vieilles obsessions françaises : qui est français ? qui ne l’est pas ? qui est dangereux ? qui est suspect ?

 

Et pendant que l’on s’attache à transformer chaque critique de la politique israélienne en intention antisémite, on passe sous silence les actes, les menaces, les humiliations que subissent, chaque jour, des millions de nos concitoyens. On permet que se développe une hiérarchie du racisme où certains seraient indiscutables, et d’autres « lucides ».

 

C’est la mécanique dont le printemps républicain est devenu l’un des rouages.

 

À force de marteler que la gauche serait devenue « le nouvel épicentre de la haine », on contribue à délégitimer toute parole antiraciste, toute dénonciation de l’islamophobie, toute critique structurelle de l’État ou de ses dérives sécuritaires. Nous savons pourtant très bien à qui profite cette confusion : à ceux qui, depuis des années, ont fait de la peur du musulman un programme politique, une identité, un fonds de commerce. Ceux-là même qui, en leur temps, avaient fait de la haine du juif un programme à part entière.

 

L’antisémitisme — sous toutes ses formes — doit être combattu avec intelligence et détermination. Mais pas au prix de l’honnêteté. Pas au prix d’une stigmatisation qui n’a rien d’un dommage collatéral : c’est un effet direct, quasi mécanique, d’un discours qui mélange tout pour mieux cibler certains.

Si l’on veut véritablement protéger les juifs de France — et protéger la France d’elle-même —il faudrait commencer par arrêter de souffler sur les braises de la haine anti-musulmans.

Parce que rien, absolument rien, ne justifie qu’on lutte contre un racisme en en alimentant un autre.

Ceux qui persistent à le faire doivent être nommés pour ce qu’ils sont : des incendiaires qui se prennent pour des pompiers.

Blast