Islamophobie en France : Comment la stigmatisation entrave le progrès social

Analyse sur l’islamophobie en France : comment la stigmatisation entrave le progrès social

Par le Sénateur Abdelkader Reguig

 

Alors que New York et Glasgow ont élu des maires musulmans, la France s’enferme dans des polémiques récurrentes, comme celle récente sur la présence d’enfants voilées dans les tribunes de l’Assemblée nationale le 6 novembre 2025. La réaction de la présidente de l’institution, Yaël Braun-Pivet, sur le réseau X, jugeant « inacceptable » que de jeunes enfants portent des « signes religieux ostensibles » dans l’enceinte parlementaire, en invoquant la « cohérence républicaine », illustre ce contraste saisissant. Anthony Toueilles, a interpellé directement Braun-Pivet : « Le port du voile n’est pas interdit dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Comment peut-on tolérer que Habib et Goasguen se promènent en kippa? C’est ne vraiment rien comprendre à ce qu’est la laïcité. Démission. »

Le racisme se drape dans la laïcité

« Encore une raciste qui se drape de la laïcité pour mieux cracher sa haine des musulmans. » a pour sa part dénoncé l’avocat Sefen Guez Guez
Paule Vannier (députée LFI-NFP) a accusé Braun-Pivet d’« instrumentaliser la laïcité comme l’extrême droite contre nos compatriotes musulmans ». Ce décalage interroge : le modèle républicain français prend-il un retard préoccupant dans sa capacité à intégrer sa diversité ? Un climat d’islamophobie, alimenté par des discours politiques et institutionnels, semble en tout cas faire obstacle à une avancée progressiste de la société. Pour le défunt M.Patrick Buisson l’ancien conseiller du Président Nicolas Sarkozy (2007 a 2012) : «Nous sommes la seule Nation d’Europe où les signes religieux sont interdits dans l’espace publique».

J’avoue que: « J’ai plus de respect pour une femme voilée que pour une gamine de 13 ans en string. J’ai plus de respect pour un musulman qui fait sa prière cinq fois que pour les bobos en polo à trottinette. Je considère qu’en humanité ce ne sont pas des êtres inférieurs, mais j’ai même plutôt tendance à considérer qu’ils sont supérieurs. Ils sont habités d’un double sentiment de supériorité ; en terme de civilisation, ils nous regardent en civilisation décadente, réduite à la marchandise. »

Un climat d’hostilité généralisé et documenté

La communauté musulmane de France, l’une des plus importantes d’Europe, évolue ainsi dans un climat de défiance de plus en plus tangible. Les chiffres sont éloquents : une étude de l’Ifop de 2019 révélait que 42 % des musulmans ressentaient une discrimination fondée sur leur foi, un chiffre qui grimpait à 60 % pour les femmes portant le hijab. Plus récemment, les statistiques officielles ont enregistré une flambée de 72 % des actes antimusulmans au premier trimestre 2025.

Cette hostilité ne se limite pas aux insultes ou aux vandalismes de mosquées, comme à Roussillon ou Villeurbanne où un Coran a été brûlé. Elle prend aussi une forme violente et mortifère. En 2025, Aboubakar Cissé, un jeune Malien, a été sauvagement poignardé à mort dans une mosquée de La Grand-Combe par un agresseur qui a filmé son crime en proférant des insultes antireligieuses. Quelques semaines plus tard, Hichem Miraoui était abattu par son voisin près de la Côte d’Azur. Ces drames sont les manifestations ultimes d’une haine banalisée.

La responsabilité des discours politiques et de l’extrême droite

Ce climat n’est pas tombé du ciel. Il est le produit d’une rhétorique anxiogène qui, autrefois cantonnée à l’extrême droite, a été progressivement absorbée par le discours politique mainstream. Des figures gouvernementales de premier plan, comme l’ancien Premier ministre Manuel Valls, refusent catégoriquement d’employer le terme « islamophobie », le qualifiant d’invention des « mollahs iraniens ». Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau justifie ce rejet en affirmant, sans preuve, que le concept est un outil idéologique des Frères musulmans.

Cette stratégie de déni s’accompagne d’actions politiques ciblées. L’analyse de l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) montre que les discours en ligne et médiatiques, surtout après des attaques terroristes, se structurent souvent autour de trois récits clés, relayés par des élus de droite et d’extrême droite :

1. La dénonciation d’une prétendue « islamisation » de la France, reprenant la théorie complotiste du « Grand Remplacement ».
2. Un discours obsessionnel contre le voile, présenté comme un « étendard des islamistes » plutôt que comme un choix personnel.
3. L’association directe entre les musulmans et une menace pour la sécurité et les valeurs républicaines.

Des conséquences concrètes : la dissolution du CCIF

La traduction la plus symbolique de cette « islamophobie d’État » est la dissolution en 2020 du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Cette association, qui documentait méticuleusement les actes antimusulmans, a été contrainte de se dissoudre par le gouvernement et de se réinstaller en Belgique. Pour de nombreux observateurs et organisations de défense des droits humains comme Amnesty International, cette décision était un signal fort : désormais, le simple fait de lutter contre les discriminations envers les musulmans pouvait être assimilé à un soutien au « séparatisme ».

L’État français a justifié sa politique répressive par la nécessité de combattre « l’islamisme radical ». Entre 2018 et 2020, il a ainsi fermé 672 entités gérées par des musulmans (écoles, mosquées) et, en 2022, annoncé avoir inspecté plus de 24 000 organisations et entreprises musulmanes, procédé à plus de 700 fermetures et saisi 46 millions d’euros d’actifs. Si ces actions visent officiellement à protéger la République, leur ampleur et leur caractère ciblé contribuent à stigmatiser toute une communauté.

Le contre-exemple international pour illustrer le « retard » français

Dans le même temps, d’autres grandes démocraties occidentales offrent un visage radicalement différent. En 2025, Zohran Mamdani, un socialiste musulman, a été élu maire de New York, une métropole de plus de 8 millions d’habitants, sans que sa foi ne constitue un obstacle. De même, l’Écosse a porté Humza Yousaf au poste de Premier ministre en 2023. Ces exemples ne sont pas présentés comme des modèles parfaits, mais ils démontrent une capacité à intégrer des personnalités musulmanes aux plus hautes fonctions sans crise identitaire.

Ce contraste tend à confirmer la thèse d’un « retard » français. Comme le résume amèrement Kamel Kabtane, recteur de la Grande Mosquée de Lyon, « Le discours [islamophobe] a pris partout, et il nous faut analyser cela pour le combattre ». Il pointe une situation où le consensus se construit trop souvent en prenant pour cible l’islam, alors que la réalité de cette religion en France est celle de « cinq millions de croyants qui prient chez eux et, de plus en plus, dans des lieux de prière », et qui ont, selon lui, été des « élèves assidus de la laïcité française ».

Conclusion : Les risques pour la cohésion nationale

Le climat actuel, alimenté par des discours politiques qui ciblent une partie de ses propres citoyens, n’est pas sans conséquence pour le tissu social français. Il génère une anxiété profonde au sein de la communauté musulmane et érode la confiance dans les institutions. Comme le souligne le défunt Patrick Buisson, « l’Islam n’est que le miroir de nos insuffisances et démissions. L’Islam nous renvoie l’image de notre déclin et j’ose le mot de notre décadence ». Il met en garde : « Je dis à mes amis de droite (…) ne vous laissez pas enrôler dans une croisade contre l’islam, c’est une erreur magistrale que nous payerons. C’est une question de sécurité nationale et de cohésion républicaine ».

En s’engageant dans une voie de défiance et de suspicion généralisée envers ses citoyens musulmans, la France prend le risque de sacrifier son progrès social sur l’autel des calculs politiques à court terme. Le pays qui a inventé les Lumières et les Droits de l’Homme parviendra-t-il à retrouver un chemin où la laïcité n’est plus une arme de combat, mais un cadre permettant la liberté de tous, dans le respect de la loi ? L’enjeu dépasse de très loin les polémiques médiatiques ; il engage l’avenir même du pacte républicain.

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