« Aucun pays musulman ne veut les accueillir » : une rhétorique qui occulte le droit de retour des Palestiniens

Dans les débats autour du sort des réfugiés palestiniens, une formule revient souvent dans les discours médiatiques ou politiques : « Aucun pays musulman ne veut les accueillir ». Derrière cette affirmation se cache une simplification dangereuse d’un enjeu historique, juridique et humain beaucoup plus profond : le droit de retour des Palestiniens. Cette rhétorique détourne l’attention du cœur du problème — l’exil forcé et la dépossession — pour en faire un conflit de solidarité ou de responsabilité régionale.

Le droit de retour : une revendication légitime

Le droit de retour des réfugiés palestiniens n’est pas une simple aspiration morale, c’est une revendication fondée sur le droit international. La résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU (1948) stipule clairement que les réfugiés palestiniens souhaitant rentrer chez eux doivent pouvoir le faire, et qu’une compensation doit être offerte à ceux qui choisissent de ne pas revenir.

Ce droit est renforcé par la Déclaration universelle des droits de l’homme (article 13.2) qui affirme que « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays ». Ainsi, les Palestiniens ne demandent pas à être « accueillis » par d’autres États, mais à retrouver les terres dont ils ont été chassés.

Une rhétorique qui inverse les responsabilités

Dire qu’« aucun pays musulman ne veut les accueillir », c’est comme accuser les voisins d’un crime qu’on refuse de reconnaître. Ce discours inverse les responsabilités : il fait porter le poids de la solution sur des pays tiers, alors que la responsabilité première incombe à l’État qui a expulsé ces populations et refuse depuis des décennies leur retour.

De plus, cette rhétorique sert souvent à dépolitiser la question palestinienne. Elle laisse entendre que l’exil est un problème humanitaire à résoudre par l’asile, et non une injustice historique à réparer. Or, l’exil des Palestiniens n’est pas une fatalité, mais le résultat d’une politique d’expulsion, d’occupation et de colonisation.

L’accueil dans les pays arabes : entre solidarité et limites

Contrairement à ce que prétend la rhétorique, de nombreux pays arabes ont, depuis 1948, accueilli des centaines de milliers de réfugiés palestiniens : en Jordanie (où beaucoup ont obtenu la nationalité), au Liban, en Syrie, en Irak, en Égypte, et ailleurs. Mais ces États n’ont pas vocation à intégrer définitivement les Palestiniens, car cela reviendrait à entériner la perte de leur droit de retour.

Par ailleurs, les conditions d’accueil varient fortement d’un pays à l’autre, souvent en fonction de considérations politiques internes et de l’instabilité régionale. Certains pays, comme le Liban, maintiennent les réfugiés dans un statut précaire pour éviter une intégration perçue comme une trahison de leur cause nationale.

Refuser la dilution d’une cause nationale

Demander aux pays musulmans d’« accueillir » les Palestiniens, c’est aussi, consciemment ou non, proposer une forme de solution définitive fondée sur l’oubli et la résignation. C’est dire aux Palestiniens : vous n’avez plus rien à espérer de vos terres, reconstruisez-vous ailleurs. Mais ce discours nie la mémoire, les droits, les liens culturels et affectifs, et surtout la légitimité du combat des exilés pour retrouver leur pays.

Cette position affaiblit la cause palestinienne en la réduisant à un problème de gestion humanitaire, et en exonérant les responsables directs de leur devoir de réparation.


La formule « aucun pays musulman ne veut les accueillir » est un écran de fumée rhétorique. Elle détourne le regard des responsabilités historiques et juridiques, efface le droit de retour des Palestiniens, et réduit un peuple à une marchandise diplomatique que l’on pourrait répartir entre États voisins. Il est urgent de recentrer le débat non pas sur la charité des autres, mais sur le droit fondamental des Palestiniens à rentrer chez eux.


 

 

 

«Les Égyptiens savent que s’ils acceptaient d’ouvrir leurs frontières, les Palestiniens se réfugieraient chez eux et ne pourraient plus JAMAIS retourner à Gaza, il y a pas de droit de retour pr les exilés Palestiniens, tout le monde le sait(..)» Anthony Bellanger Franceinfo

 

 


  • Une stratégie délibérée : faire disparaître la question du retour

Depuis la Nakba (« catastrophe » en arabe) en 1948, Israël a expulsé ou empêché le retour de centaines de milliers de Palestiniens. Le refus du droit de retour est constant, au nom de ce qu’Israël appelle le « caractère juif de l’État » : un retour massif de réfugiés palestiniens déséquilibrerait démographiquement le pays.

Ainsi, en encourageant l’installation définitive des Palestiniens ailleurs, Israël vise plusieurs objectifs :

  • Effacer la revendication du droit de retour : si les réfugiés sont « réinstallés » ou naturalisés dans d’autres pays, la question pourrait être considérée comme « réglée ».
  • Clore le dossier des réfugiés dans toute négociation de paix future.
  • Internationaliser la charge : faire des réfugiés une responsabilité du monde arabe ou de la communauté internationale.

Une politique active d’obstruction au retour

Israël a systématiquement empêché le retour des réfugiés palestiniens, même à très petite échelle. Quelques exemples :

  • Destruction physique des villages d’origine : plus de 400 villages palestiniens ont été rasés après 1948, rendant le retour matériellement impossible.
  • Lois foncières : des lois comme la Loi sur la propriété des absents permettent à Israël de confisquer les terres des réfugiés.
  • Blocage diplomatique : à chaque tentative internationale de réinstaller symboliquement des réfugiés dans certaines zones, Israël oppose un refus catégorique.

Une pression pour « régler » le problème à l’extérieur

Israël a historiquement encouragé, voire exercé des pressions, pour que certains pays arabes naturalisent ou absorbent les réfugiés. Cela s’est vu par exemple dans certaines discussions avec les États-Unis ou dans des propositions de « compensation » contre abandon du droit de retour.

Cette stratégie repose sur l’idée que le temps érodera les droits. Si les réfugiés palestiniens s’installent ailleurs, leurs enfants et petits-enfants finiront par s’intégrer et, pense-t-on, oublieront la Palestine.


L’instrumentalisation de la rhétorique

Dès lors, affirmer : « aucun pays musulman ne veut les accueillir », c’est reprendre à son insu une logique israélienne qui vise à :

  • Délocaliser la responsabilité du drame palestinien,
  • Délégitimer les aspirations des réfugiés à rentrer chez eux,
  • Faire passer les Palestiniens pour des indésirables, même chez « leurs frères arabes ».

La volonté d’Israël d’empêcher tout retour des réfugiés n’est pas un effet secondaire du conflit : c’est une politique centrale, assumée, articulée à une vision ethno-nationaliste du territoire. Dans ce contexte, présenter l’exil comme une solution, ou suggérer que d’autres pays devraient « les prendre », revient à valider une injustice historique et à légitimer un processus de nettoyage ethnique par le temps.