L’ancien imam de la Mosquée des Bleuets, Smaïn Bendjilali, ou comment chercher à discipliner les soutiens à la Palestine

Mardi 25 mars, l’ancien imam de la Mosquée des Bleuets, Smaïn Bendjilali, comparaissait au tribunal judiciaire pour « apologie du terrorisme » en ligne. Le parquet de Marseille a requis six mois de prison avec sursis. Une peine grave qui cherche à discipliner les soutiens à la Palestine. Relaxe pour Smaïn Bendjilali !

« C'est une injonction à se taire » : à Marseille, un imam poursuivi pour son soutien à la Palestine

Crédit photo : Capture d’écran Youtube/ Imam Ismaïl.

« On me fait un procès d’intention » déclare Smaïn Bendjilali, interrogé par Révolution Permanente. Ce dernier est mis en cause pour avoir repartagé sur X (ex-Twitter), en juillet 2024, deux posts dénonçant les exactions coloniales menées par Israël en Palestine. Une procédure qui fait suite à la saisine, le 30 juillet 2024, du procureur de la République de Marseille par le préfet de police des Bouches-du-Rhône, Pierre-Édouard Colliex. Smaïn Bendjilal avait alors été placé en garde à vue et mis en examen le 3 septembre pour « apologie du terrorisme en ligne », une infraction aux contours extrêmement flous, de plus en plus utilisée pour réduire au silence celles et ceux qui dénoncent le génocide à Gaza.

La longue audience, mardi 25 mars, s’est achevée par les très lourdes réquisitions formulées par la procureure à l’encontre de l’imam : six mois de prison avec sursis, un bannissement du réseau social X pour six mois, une interdiction de droits civiques pendant cinq ans, une interdiction définitive d’exercer et l’inscription au fichier des auteurs d’infractions terroristes (Fijait) pendant cinq ans. La sévérité des peines vise à faire un exemple, afin d’intimider ceux qui dénoncent le génocide commis par Israël alors que les massacres se poursuivent et s’intensifient dans l’ensemble de la bande de Gaza. Le délibéré sera rendu le 30 mai 2025.

L’instrumentation de la lutte légitime contre l’antisémitisme pour réprimer la dénonciation du génocide

Ce 25 mars, le tribunal judiciaire de Marseille était rempli de soutiens. Dans les rangs de la salle d’audience, les membres de la famille de Smaïn Bendjilali, des habitués de la mosquée des Bleuets (Marseille 13e) et des militants du collectif juif décolonial Tsedek, de l’organisation caritative Secours Rouge, de l’Union juive française pour la paix (UJFP) ou encore, de l’Union Étudiante d’Aix-Marseille Université. L’audience s’est déroulée dans un climat « tendu », raconte Smaïn Bendjilali, qui n’a bénéficié que de cinq minutes pour s’exprimer. « J’ai vraiment senti de la méchanceté et l’envie de m’abattre » ajoute-t-il.

Me Serge Tavitian, l’avocat de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) qui s’est portée partie civile et demande 5000 euros à Smaïn Bendjilali, n’a eu de cesse d’instrumentaliser le traumatisme de la Shoah, d’entretenir la confusion entre antisionisme et antisémitisme et de rendre Smaïn Bendjilali responsable d’actes antisémites qui n’ont rien à voir avec ce qui lui est reproché : « Je suis là pour deux tweets mais on a essayé de faire reposer sur moi tous les actes antisémites qu’il y a eu en France, de tisser des liens avec le Bataclan et l’attaque terroriste du 14 juillet 2016 à Nice ». Une fois de plus, l’instrumentalisation de la lutte légitime contre l’antisémitisme sert à museler ceux qui dénoncent la politique génocidaire de l’Etat d’Israël.

En effet, le parquet a feint d’ignorer les liens étroits que l’imam entretient pourtant depuis dix ans avec Haïm Bendao, rabbin dans le 14e arrondissement de Marseille qui a témoigné à la barre lors de l’audience. En novembre 2023, ils ont notamment organisé une rencontre pour favoriser le dialogue interreligieux, dans un contexte marqué par l’élargissement de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza. Camelia Bendjilali, la sœur du prévenu déplore, auprès de Révolution Permanente que la défense n’a pas eu le temps de mentionner cette échéance organisée par ces deux hommes religieux qui se rendent, mutuellement et de manière informelle, visite sur leurs lieux de culte.

Un acharnement judiciaire islamophobe

Camelia Bendjilali dénonce le traitement humiliant et criminalisant qu’a subi l’imam : la Cour l’a caractérisé comme « psychologiquement et intellectuellement faible car c’est un imam des quartiers nord » et affirme : « On lui a retiré le droit d’avoir un avis car il s’adresse aux jeunes de quartier qui méritent d’être respectés. Comme il ne peut pas être expulsé, on le tue socialement ». De fait, cette procédure pour « apologie du terrorisme » en ligne s’inscrit une offensive plus large contre l’imam de la mosquée des Bleuets.

Le préfet de police des Bouches-du-Rhône, à l’origine de la saisine à son encontre, Pierre-Édouard Colliex, avait menacé de fermer la mosquée à la demande de Gérald Darmanin, l’ancien ministre de l’Intérieur avec qui il entretient des liens proches. Smaïn Bendjilali, était notamment accusé de « défendre une vision fondamentaliste » et de tenir des propos « incitant à la discrimination contre les femmes » comme le rappelle France Bleu. Ses avocats dénonçaient déjà un « bras de fer inégal » et déploraient une manœuvre politique. La procédure avait été suspendue suite au retrait de Smaïn Bendjilali qui a dû passer une formation « laïcité et valeurs de la République » de neuf mois et supprimer ses publications sur les réseaux sociaux. Un exemple frappant « d’islamophobie d’État » note l’imam.

Smaïn Bendjilali n’est pas le seul à avoir été victime de ces méthodes d’intimidation au racisme décomplexé. Il y a un mois, le tribunal correctionnel de Meaux a condamné Abdourahmane Ridouane, le président de la mosquée de Pessac (Gironde), à quatre mois d’emprisonnement avec sursis, deux ans d’interdiction de résider sur le territoire français et une inscription au fichier des auteurs d’infractions terroristes. Sans surprise, c’est au titre de l’« apologie du terrorisme » qu’il avait été condamné, suite à des post Facebook en soutien à la Palestine. Darmanin avait également tenté, par deux fois et sans succès, de faire fermer la mosquée de Pessac. Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a également pris un arrêté d’expulsion contre Abdourahmane Ridouane qui a été placé pendant une courte période en Centre de Rétention Administrative (CRA) près de Roissy.

Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs centaines de procédures pour apologie du terrorisme ont été engagées pour réprimer toutes celles et ceux qui osent exprimer leur solidarité avec le peuple palestinien, rappeler la nature coloniale de l’État d’Israël et dénoncer le génocide. Un record depuis la création de l’infraction il y a près de quarante ans. « Le délit d’apologie du terrorisme c’est une injonction à se taire » rappelle l’Imam de la Mosquée des Bleuets qui apporte son soutien à Anasse Kazib, porte-parole de Révolution Permanente qui sera jugé le 18 juin prochain pour le même chef d’accusation et au directeur de recherche émérite au CNRS et spécialiste de l’Islam, François Burgat qui comparaîtra pour des raisons similaires devant le tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence ce 24 avril. 
 
Un enjeu démocratique majeur à l’heure où cette infraction pourrait servir à criminaliser les opposants au militarisme et à l’agenda belliciste des classes dominantes françaises. Face à cette situation, il faut lutter en construisant un front large et exiger la suppression du délit d’« apologie du terrorisme » et de tous les instruments de la répression d’État. Relaxe pour tous les réprimés !