Lâuniversitaire américaine Joan Scott, auteure de « la politique du voile », revient sur la crispation du gouvernement français sur « le voile », sans commune mesure avec ce qui se passe dans la plupart des autres pays occidentaux.
Dans le monde anglo-américain, même après le 11-Septembre, le voile nâest pas considéré comme lâétendard dâune insurrection. Le gommage de toute différence ethnique, raciale et religieuse nâest pas une condition nécessaire pour lâintégration dans la nation. Une phrase du poète américain Walt Whitman résume à peu près la manière dont la diversité est conçue : « Je suis grand, je contiens des multitudes ».
Ce qui ne veut pas dire quâil nâexiste pas de problèmes de discrimination terribles et persistants basés sur les différences (raciales en particulier) aux Ãtats-Unis ; simplement ces différences sont reconnues comme partie intégrante de lâhéritage national. Elles sont relevées dans les recensements, décrites dans les collections de données institutionnelles, et comprises comme étant la source de notre richesse culturelle. Les appellations composées (« Africain-Américain », « Italien-Américain », « juif-Américain », « musulman-Américain ») disent assez lâacceptation du fait que les identités politiques et culturelles peuvent coexister sans porter atteinte à la nécessaire unité nationale. Si durant les primaires en cours de la prochaine élection présidentielle des failles majeures se sont révélées, elles sont plus fondées sur les disparités économiques que sur les différences ethniques ou religieuses. Ce sont les énormes inégalités de revenus et non les affiliations communautaires qui divisent lâélectorat et nos hommes politiques en ce moment.
UNE « HYSTÃRIE POLITIQUE »
Pour toutes ces raisons, lâobsession française du voile islamique nous semble correspondre à ce quâEmmanuel Terray nommait en 2004 une « hystérie politique ». La rhétorique déchaînée, les menaces et les lois punitives visant les vêtements féminins (hijab, voile intégral, abaya) semblent excessives, pour ne pas dire insensées. Lâalarme lancée en 1989 par Alain Finkielkraut, Ãlisabeth Badinter et dâautres, prédisant que la non-interdiction du hijab dans les écoles serait le « Munich » de la République a conduit certains dâentre nous à se demander comment ces supposés intellectuels sérieux pouvaient grossir le trait à ce point. Récemment, le commentaire de Laurence Rossignol comparant le port du voile à la soumission volontaire à lâesclavage a suscité une interrogation du même ordre : avait-elle la moindre idée de lâépisode historique auquel elle faisait allusion ? Et quand Charlie Hebdo puis la rédaction de Libération ont mis en garde contre lâinévitable pente glissante conduisant du voile aux attentats terroristes et fustigé les « islamo-gauchistes » qui dénonçaient lâamalgame entre les traditions musulmanes et lâislam politique, il était difficile de ne pas lire dans leurs articles autant dâexemples de lâislamophobie quâils niaient si bruyamment.
Un autre aspect troublant de la focalisation sur lâhabillement des femmes musulmanes est lâidée que la « laïcité » exigerait lâinterdiction du voile au nom de lâégalité entre hommes et femmes. Ceux dâentre nous qui connaissent un peu lâhistoire de ce mot sont surpris de le trouver invoqué comme principe de lâégalité de genre. Cela nâétait certainement pas la préoccupation des anticléricaux qui ont inventé le terme en 1871, ni celle des auteurs de la loi de 1905 qui prescrit la neutralité de lâÃtat en matière de religion et ne dit absolument rien de la façon dont les femmes doivent être traitées. Câest plutôt la « nouvelle laïcité » (ainsi nommée par François Baroin en 2003 lorsque lâinterdiction du voile était en débat) qui a fait entrer lâégalité entre les hommes et les femmes dans les principes fondateurs de la République. Elle transfère lâexigence de neutralité de lâÃtat à ses citoyens, des institutions et des représentants de lâÃtat à tout lâespace public et à tous ses habitants. La « nouvelle laïcité » exige des individus quâils comprennent que la neutralité, définie comme lâabsence du plus modeste signe dâaffiliation religieuse, est la condition sine qua non de lâappartenance à la nation.
Le mot « laïcité » est polémique depuis sa création en 1871 par les militants anticléricaux. à lâépoque, il servait à contrer le pouvoir de lâÃglise catholique ; à présent, il est utilisé pour définir une identité française qui exclut les musulmans. Dans les deux cas, les femmes sont considérées comme un danger potentiel pour la République. Au XIXe et au début du XXe siècle, on soupçonnait les Françaises dâêtre sous lâinfluence des prêtres ; au XXIe siècle, ce sont les femmes musulmanes dont les foulards sont le signe dâun « défaut dâassimilation » inacceptable, et dâun refus agressif de lâégalité soi-disant caractéristique de la République. Finkielkraut lâa dit sans détour dans un entretien au New York Times1 : « la laïcité lâa emporté. Et nous ne pouvons faire aucun compromis sur le statut des femmes. (â¦) Tout vient de là . »
MARIANNE DÃVÃTUE
Lâassimilation culturelle est une caractéristique bien connue de lâidentité française. Le souci de représenter la France comme une nation homogène est ancien ; des générations dâimmigrants ont ainsi été sommés de perfectionner leur pratique de la langue, sâidentifier à « nos ancêtres les Gaulois » et déclarer avant tout leur loyauté envers les fondamentaux culturels et politiques du pays. Mais les partisans de lâassimilation nâont que très rarement ciblé les femmes comme ils le font actuellement. Pourquoi sont-elles devenues lâobjet dâune telle attention ? La plupart des terroristes sont des hommes ; les armées de lâorganisation de lâÃtat islamique sont complètement masculines. Pourquoi les politiciens français, notoirement rétifs à voter des lois sur la violence domestique, le harcèlement sexuel ou lâégalité salariale, et (pour la plupart) résistant activement à la mise en Åuvre de la loi sur la parité en politique, pourquoi ces hommes â avec quelques soutiens féministes â sont-ils si soucieux du statut des femmes dès lors quâil sâagit de lâislam ? Quâest-ce que leur obsession du vêtement des femmes musulmanes nous dit sur les angoisses des républicains français ?
Certes, ils en appellent à la vieille idée dâune identité française homogène et à une vision de la laïcité dans laquelle la religion est privatisée â une question de conscience individuelle qui nâa pas à être publiquement exposée. De ce point de vue, peut-être, lâhabillement des femmes musulmanes est vu comme marquant plus visiblement leur appartenance religieuse que les vêtements des hommes musulmans. On puise aussi dans les réminiscences de la « mission civilisatrice » coloniale qui vantait le traitement supérieur des femmes françaises (bien avant quâelles aient le droit de vote ou quâelles soient libérées des restrictions du Code napoléonien) sur celui des femmes « indigènes », dont les voiles avaient alors un attrait érotique, et nâétaient pas comme aujourdâhui un signe de répression sexuelle. Et puis, il y a la Marianne dévêtue, symbole de la nation ; poitrine nue, elle est La Liberté guidant le peuple dâEugène Delacroix et lâicône qui figure en bonne place dans les hôtels de ville dâun grand nombre de municipalités. Dans la polémique actuelle, Marianne à la gorge offerte incarne les femmes françaises émancipées par opposition aux femmes voilées qui seraient soumises à lâislam.
ÃGALITÃ DU MÃME, INÃGALITÃ DE LâAUTRE (SEXE)
Mais je pense quâil y a plus que tout cela. Quelque chose quâon pourrait appeler lâinconscient politique du républicanisme français, qui alimente lâhystérie autour du vêtement des femmes musulmanes. Cette hystérie dont nous sommes témoins provient dâune contradiction inavouée, mais persistante entre lâégalité politique et la différence sexuelle. Il est possible que ce ne soit pas le motif direct dans le cas de Badinter ou de Manuel Valls, mais je pense que cela va jusquâà entacher leur défense inflexible de la République laïque et contribue à expliquer plus généralement la fixation sur les femmes musulmanes et leurs foulards.
La contradiction est évidente depuis 1789 et nâa pas disparu quand les femmes ont obtenu le droit de vote en 1944. La citoyenneté en France est basée sur un individualisme abstrait. Lâindividu est lâunité essentielle, indépendamment de la religion, de lâethnie, de la position sociale ou de la profession. Une fois ôtés tous ces éléments, les individus sont tous pareils, câest-à -dire égaux. Mais dans la longue histoire de la politique française, la différence sexuelle a constitué le principal obstacle au « même », à la ressemblance, vue comme une distinction naturelle et donc impossible à éliminer. La nature a décrété un manque de similitude (donc une inégalité de ce point de vue) que la société ne peut pas corriger. Il y a une profonde incompatibilité entre la promesse universelle dâégalité dans la théorie politique républicaine et la différenciation sexuelle créée par la nature. Cela nâentre pas dans la logique républicaine.
Quand les femmes ont obtenu le droit de vote, ce fut en tant que groupe particulier, non en tant quâindividu(e)s. Dans les débats sur la parité, lâargumentation qui a finalement permis à la loi de passer a été celle qui a remplacé lâindividu par le couple hétérosexuel. Sylviane Agacinski a ainsi affirmé (pour la parité et contre le PACS en 1999) quâil ne pouvait pas y avoir de Parlement monosexué comme il ne pouvait y avoir de familles monosexuées. La complémentarité sâest ainsi substituée à lâégalité des individus. Dans lâéloge de la séduction comme trait de caractère national, la complémentarité est asymétrique : les femmes « consentent amoureusement » à leur subordination aux hommes.
Lâaccent mis sur le jeu de séduction ouvert entre hommes et femmes, et en particulier lâaffichage public du corps des femmes, sert à démontrer leur différence et la nécessité de les traiter autrement. En ce sens, le problème que pose le sexe à la théorie politique républicaine est nié. Paradoxalement, lâ« objétisation » de la sexualité féminine sert à « voiler » une contradiction inhérente au républicanisme français : son incapacité à réconcilier la différence sexuelle « naturelle » avec la promesse dâégalité pour tous.
LE VOILE AU PIED DE LA LETTRE
Le voile des femmes musulmanes semble présenter un défi de ce point de vue, menaçant dâexposer la contradiction niée ou réprimée de la théorie républicaine. Lâhabillement « modeste » répond directement aux problèmes posés par le sexe et la sexualité dans les relations sociales et la politique. Il atteste que les relations sexuelles sont interdites sur la place publique. Certaines féministes musulmanes affirment que câest ce qui les libère en fait, mais que ce soit le cas ou non, ou que chaque femme qui met un voile en comprenne le symbolisme de cette manière ou pas, le voile signale lâacceptation de la sexualité et même sa célébration, mais seulement dans des circonstances particulières â en privé, au sein de la famille. Le paradoxe ici est que le voile rend explicites â visibles pour tous â les règles de lâinteraction de genre qui déclarent que les échanges sexuels se font hors de lâespace public.
Câest la reconnaissance explicite dâun problème que la politique française veut nier qui rend le voile « visible » au sens sexuel du terme. Le vêtement des femmes musulmanes est la preuve des difficultés que présente le sexe pour les échanges dans la sphère publique â difficultés que les républicains français veulent nier. Leurs pieuses déclarations sur lâégalité sont en totale contradiction avec leur profond malaise dès quâil sâagit de partager le pouvoir avec lâautre sexe. La séduction est pour eux une alternative préférable.
Je ne veux pas nier les aspects patriarcaux des pratiques musulmanes, mais nous ne devons pas ignorer non plus le fait quâil nây a pas dâégalité de genre parfaite en France. Les femmes sont objétisées dans les deux systèmes, quoique différemment. Je veux simplement dire que lâhystérie politique sur le voile doit être comprise non pas comme une réponse simple et logique au terrorisme, ni comme la défense de lâégalité de genre. Câest plutôt une façon de nier la persistance dâinégalités à lâintérieur de la société française (inégalités qui vont du genre à la race et à lâethnie). Ces inégalités ne sont pas accidentelles ; elles sont consubstantielles à un système politique qui fait du « même » abstrait le fondement de lâégalité, et de la différence sexuelle concrète lâexception et la justification dâune inégalité qui, parce quâelle est « naturelle », ne peut pas être nommée.
Câest peut-être une autre manière de dire que toute lâattention portée à lâinégalité qui caractériserait le sort des seules femmes musulmanes est un moyen dâévacuer les problèmes concernant les femmes françaises en général â différents bien sûr, mais qui nâont pas été résolus par la loi (le vote, les modifications du Code civil, la parité) ni par dâautres moyens. Une chose est sûre, si lâinégalité de genre existe également dans le monde anglo-américain, elle nâa pas pris la forme de cette obsession des femmes musulmanes et de leurs voiles dont on peut dire quâelle est une singularité française.